« On jettera ta fille dans un fossé après avoir fait d’elle une femme »

Poésie Auvergnate:

TEILHET (PUY-DE-DÔME) ENVOYÉ SPÉCIAL

La missive en forme de cercueil avait été déposée sur le siège du tracteur garé dans la cour. En découvrant le pli anonyme au petit matin du 22 août, Jean-Hugues Bourgeois a un haut-le-coeur. « Tu pars ou ils crèvent », le menace-t-on d’une écriture tremblée. « On jettera ta fille dans un fossé après avoir fait d’elle une femme (…). Pas un mot aux flics ou ta mère y passe. » Une fois encore, il accuse le coup. « Six mois que cela dure ! Je commence à être usé. »

Pourtant, Jean-Hugues Bourgeois affirme qu’il ne partira pas. Il n’abandonnera pas sa ferme, il ne vendra ni ses chèvres ni ses brebis, il ne renoncera pas à son rêve d’une agriculture « écologique et socialement responsable ». Pour conjurer le cauchemar qui hante ses nuits, celui d’une petite fille que des inconnus retirent d’un coffre de voiture, il a décidé de briser le silence du monde paysan. De tout dire du harcèlement dont il est victime, de ne rien cacher de cette âpre lutte pour la terre qui tient en haleine le petit village de Teilhet, tout juste 300 habitants, au coeur des Combrailles, un territoire à cheval sur le Puy-de-Dôme, l’Allier et la Creuse.

Avril 2008 s’annonce comme le plus beau des printemps. Les chevrettes achetées deux ans auparavant sont « en lait » et le début de la production de fromages est programmé pour le mois de mai. Mais, dans la nuit du 31 mars au 1er avril, tous les espoirs de Jean-Hugues Bourgeois s’effondrent. En rentrant d’un dîner, il découvre dix de ses quinze chèvres tuées. « Massacrées », dit-il. Un travail de professionnel, selon le vétérinaire : un coup de pistolet d’abattage placé au millimètre près. Sur un mur de la chèvrerie, on a écrit « La Boge aux paysans. Va-t’en. » Tout est dit.

La Boge est ce lieu-dit où Jean-Hugues Bourgeois doit acquérir des parcelles. Une quarantaine d’hectares au total que Michel Message, l’agriculteur qui doit partir à la retraite à la fin de l’année, lui a promis. Une promesse de paysan, solide comme le roc. A première vue, tout oppose les deux hommes.

A 29 ans, Jean-Hugues Bourgeois est une pièce rapportée. Boucles d’oreilles et tatouages : son look de gosse de « la pire des cités de Gap », là où il est né, dans les Hautes-Alpes, détonne dans le paysage si sage des Combrailles. Mais pas question pour lui de se laisser ranger dans la catégorie des néoruraux. « Je n’ai pas les cheveux longs et je ne joue pas de la guitare », plaisante-t-il en esquissant un sourire amer.

A 60 ans, Michel Message est, lui, un Auvergnat pur jus, enraciné dans cette moyenne montagne des Combrailles où la vie reste rude. Il cultive pourtant un jardin secret. L’attention à la souffrance des autres. Il y a deux ans, il avait entrepris de régler les problèmes de réfugiés kosovars, ce qui l’avait conduit à prendre langue avec un juriste de la Cimade. Qui n’était autre que Jean-Hugues Bourgeois. C’est qu’en dehors de l’élevage, ce dernier a des convictions bien trempées. Militant de l’association d’aide aux étrangers, il en est devenu un conseiller juridique reconnu. Entre ces deux-là, il y a bien autre chose que de simples histoires agricoles. « D’autres agriculteurs m’ont demandé mes terres, explique Michel Message, mais ils n’en ont pas besoin. C’est juste pour empêcher un autre de les avoir. »

Pour Jean-Hugues Bourgeois, le mobile de ses ennuis serait parfaitement clair. Un atavisme paysan incontrôlé pour la propriété terrienne. « Plus que ma personne, c’est la convoitise pour des terrains qui est la cause de tout cela. » C’est ce que semble avouer l’inscription sur la chèvrerie. C’est ce que chuchote la rumeur locale en susurrant des noms. C’est aussi l’hypothèse qui est faite à haute voix. « Certains ne comprennent pas que quelqu’un d’extérieur puisse disposer d’une terre qu’ils estiment leur revenir de droit », analyse Dominique Souilhat, le président de la communauté de communes de Menat, dont fait partie Teilhet.

Avec la disparition des chèvres, c’est tout un projet qui s’écroule. « J’étais ruiné, explique Jean-Hugues Bourgeois. J’ai eu l’impression qu’on ne me laissait pas d’autre choix que d’aller me pendre dans ma grange. » Pour acheter son troupeau, construire sa chèvrerie et aménager sa fromagerie, il avait investi tout son héritage : 75 000 euros. Trop peu pour financer la reprise de l’exploitation de Michel Message et constituer un troupeau de brebis. Le salut doit venir de la « dotation jeune agriculteur », la DJA, une subvention versée par l’Etat pour accompagner l’installation. Monter le dossier à rebours du modèle économique dominant a été dur. « Comme je m’installe en dehors d’un cadre familial, il a fallu que je me justifie dix fois plus que les autres. Il a aussi fallu que je me batte pied à pied pour faire accepter mon choix de pratiquer l’élevage de chèvres et de brebis en bio, avec un système de vente directe de ma production. »

Mais, sans chèvres, plus de production fromagère et plus de revenus. Et faute de viabilité économique, le dossier DJA s’effondre et avec lui, la possibilité de reprendre l’exploitation de Michel Message. Il ne reste plus à Jean-Hugues Bourgeois qu’à s’en aller. A laisser la Boge aux paysans. La tuerie des chèvres a atteint son but.

La chambre d’agriculture lui propose quand même une porte de sortie : le dossier DJA tient, à condition de réunir 15 000 euros sous trois semaines, l’équivalent d’une année de revenu. « Il croyait que ce n’était pas possible », raconte son ami Roland Goigoux, un universitaire clermontois. Entre ces deux-là aussi, la rencontre était improbable. C’est encore la Cimade qui les a rapprochés.

Jean-Hugues Bourgeois a permis à Roland Goigoux de régulariser la situation de son « filleul » congolais sans papiers. « Il était normal de faire jouer la solidarité en sens inverse. Les réseaux de la Cimade, de la Ligue des droits de l’homme et de RESF ont été mobilisés », explique Roland Goigoux. Ce qui a permis de réunir les 15 000 euros en un rien de temps. « Beaucoup de personnes qui ont des racines paysannes ont été indignées. Elles envoyaient des chèques et lui, en remerciement, envoyait des photos de ses chèvres. »

Le dossier DJA a abouti en juin : 31 050 euros de dotation et la possibilité d’emprunter 120 000 euros à un taux bonifié de 1 %.

Ce pied de nez a sans doute paru insupportable à certains. Pendant l’été, les actes de malveillance se sont multipliés. Fer à béton dans les pâturages, brebis envoyées sur les routes, rat crevé dans la boîte à gants de la voiture, incendie d’un petit bâtiment agricole. Jusqu’à cette lettre du 22 août. Elle vise aussi le « traître Message » qui « sera exécuté » s’il persiste à vouloir vendre à Bourgeois.

« Les gens d’ici ne peuvent plus se contenter de dire qu’ils veulent que des jeunes s’installent », s’insurge Jean-Hugues Bourgeois. « Il faut qu’ils prennent parti », ajoute-t-il dans une forme d’appel à l’aide. Après des semaines de silence, le maire de Teilhet a fini par sortir de sa réserve. « Ce qui arrive est inacceptable », condamne Bernard Duverger. Mais tout aussi inacceptable à ses yeux est la rumeur qui désigne les familles que la convoitise pour les terres de la Boge aurait fait déraper. Dans la chaleur de cette fin d’été, certains pressentent que l’orage va éclater. Et qu’il sera violent. D’autant, comme le disent les gendarmes, que « l’étau se resserre ».

Manuel Armand

Source: le monde.fr

3 réflexions au sujet de « « On jettera ta fille dans un fossé après avoir fait d’elle une femme » »

  1. Le coup est rude, appel à solidarité

    Communiqué du paysan d’Auvergne par vendredi 10/10

    Le coup est rude

    Un cran de plus dans la violence… Ce sont 35 tonnes de foin bio, 10 tonnes de grain bio, 250 m2 de grange qui sont partis en fumée la semaine dernière sur l’exploitation de Jean-Hugues Bourgeois, à Teilhet. Des chiffres qui s’étalent dans tous les journaux, rappelant l’ampleur des dégâts pour ce nouvel installé.

    Mais au-delà des chiffres, c’est aussi un an de travail qui a été rongé par les flammes sous les yeux ahuris de l’éleveur, de sa famille et de ses voisins… La première année de travail de ce jeune agriculteur. Imaginez l’impact psychologique. Lui qui était si fier de cette première récolte réussie, tout comme il était fier de ses chèvres poitevines qui ont été abattues froidement en avril dernier. Lui qui était fier aussi d’avoir pu montrer à son entourage que non seulement, il avait la volonté de devenir paysan, mais qu’il en était capable, alors même qu’il était attendu au tournant par un monde agricole assez sceptique sur sa réussite.

    Le coup est rude. Difficile à accuser. Surtout quand il vient à la suite de tout une série de violences et de menaces de toutes sortes. Car peu de monde en doutait, l’incendie est bien « volontaire et donc très probablement d’origine criminelle », selon le procureur de la République à Riom.

    La solidarité, elle, se met désormais en place. La Confédération paysanne (nationale et départementale) vient de se porter partie civile pour « comprendre l’objet des pressions ». La Confédération paysanne du Puy-de-Dôme a également décidé de porter plainte contre X dans l’affaire. Elle lance aussi un appel à la solidarité.

    Bio63 et Auvergne Biologique, de leur côté lui apportent leur soutien, et « s’interrogent sur le silence et l’inaction surprenants de certaines organisations professionnelles et collectivités territoriales locales », alors même que la FNSEA est sortie de son mutisme pour condamner ces actes !

    Car au-delà de la solidarité matérielle qui jouera à plein, si l’on en croit déjà la mobilisation et l’émotion autour de cette affaire, c’est bien les coupables qu’il faut trouver. Et de façon urgente ! Qui peut bien être si sûr de son impunité qu’il peut froidement continuer à nuire à ce jeune homme ?

    Appel à dons

    La Confédération paysanne du Puy-de-Dôme lance un appel aux dons pour du foin et des céréales bio pour les troupeaux de Jean-Hugues.

    Pour tout don (en nature ou en espèce), merci d’écrire à Solidarité Jean-Hugues, Maison des paysans, BP 112, Marmilhat, 63370 Lempdes ou de téléphoner au 04 73 14 14 09.

    La Confédération paysanne organisera les chantiers de collecte et l’acheminement du fourrage.

    Chèques à l’ordre de Jean-Hugues Bourgeois.

    NB :
    La CNT FTTE apporte son soutien (voir directement avec la maison des paysans ou un sympathisant CNT FTTE seb-c.dufour@laposte.net)

  2. Un rassemblement pacifique de soutien aura lieu samedi 25 octobre à 16h devant la mairie de Teilhet. S’il y avait un dénouement dans l’enquête cette manifestation serait suspendue. Venez nombreux soutenir jh, sa famille et mr Message.

  3. contactez :
    Association Jean-Hugues Le Chevrier
    La Boge – 63560 – Teilhet

    Tél : 06-79-09-54-80

    cda-blog-asso.com
    association de voisinage pour soutenir les victimes ouverte à tout citoyen révolté par cette affaire ; rejoignez-la ; merci .

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